Nous sommes d'accord.
Dans l'acte de photographier, il y a du deuil.
Chaque photographie est au passé.
N' y revenons pas.
Cependant, le passé, lui même est variable.
Les photographies anciennes laissent souvent perplexes.
Le sujet de la photographie s'efface.
C'est le détail que l'on n'avait pas remarqué
au moment de la prise de vue qui nous arrête,
devient signifiant.
Il est difficile de prévoir
ce qui, dans l'avenir, va prendre une valeur
dans ce que l'on saisit d'un instant.
Qu'est-ce qui va dépasser l'anecdote pour devenir
une trace marquante d'une époque,
le signe d'un moment d'existence ?
Au cours d'une randonnée orthopédique,
je me suis arrêté devant la dépouille d'un rouge gorge.
Cela fait longtemps que je souhaitais
photographier un de ces animaux,
momifié par les automobilistes.
Je me suis souvent interrogé
sur le devenir de ces petites carcasses anonymes,
allongées dans des poses improbables, oubliées.
Elles ont batifolé, mangé, bu,
copulé, se
sont chamaillées,
pour finir dans la mémoire d'une calandre d'automobile.
Face au cadavre emplumé
émergent deux souvenirs parmi bien d'autres.
La petite femme très maigre,
trop maigre pour vivre encore
va mourir. Elle le sait.
Sa soeur cadette auprès d'elle, tient entre ses doigts
les doigts squelettiques de celle qui s'en va déjà.
Les deux mains nouées se sont beaucoup tenues
au cours de l'enfance
pour affronter le noir.
Aujourd'hui, l'une va ouvrir la voie sans l'autre.
Toutes deux le savent.
La mourante invite sa soeur à s'approcher
pour lui glisser un mot à l'oreille.
Le soleil d'automne, derrière la fenêtre,
chatouille la cire du parquet.
Un rouge gorge se pose sur la margelle,
fixe du regard le coeur de la pièce.
"Tu vois, chuchote la femme,
lorsque je serai partie,
je souhaite seulement que tu penses à moi
lorsque tu verras un rouge gorge."
Les deux frères sont seuls dans la maison.
L'hiver est cinglant.
L'aîné descend dans les cabinets en camouflant sous sa robe de chambre un trésor.
Il sait que son jeune frère a en horreur les armes.
Il a acheté en cachette un pistolet à air comprimé.
Accoudé sur le rebord de la fenêtre des toilettes il vise.
Le rouge gorge transi s'ébroue sur la murette
au fond du jardin.
Le coup de feu claque.
L'oiseau, surpris, frissonne, tombe.
L'enfant enfile ses chaussures,
court vers le fond du jardin.
Entre ses doigts. le trophée tiède saigne encore.
Les larmes montent. Trop tard.
Cacher la faute. Faire disparaître les traces.
La honte. L'oiseau, le pistolet, les balles de 4,5 millimètres finissent ensemble
dans la fosse sceptique de l'oubli.